Dire est un verbe transitif : on dit toujours quelque chose. À tout le moins cherche-t-on à dire quelque chose qui soit conforme à ce qu'on avait l'intention d'exprimer. Or, l'acte de dire ne nous confronte-t-il pas toujours à l'impossibilité de traduire en discours le contenu de sens que l'on cherchait à livrer ? Soit parce que les mots nous manquent, soit parce qu'ils déforment nos pensées, soit encore parce que l'interlocuteur n'y met pas le même sens… Bref, sans doute dit-on toujours quelque chose, mais est-ce ce que l'on voulait vraiment dire ? L'acte d'énonciation n'échappe-t-il pas toujours nécessairement à l'intention de celui qui énonce ?
Et si, en réalité, les choses ne se déroulaient-elles pas dans un sens inverse à ce présupposé schéma ? Heidegger écrivait : « nous voyons ce que nous disons ». Il signalait par là que notre manière de voir les choses, nos expériences, sont préfigurées (rétrécies?) par nos discours. Dans une perspective assez proche, Bergson déplorait déjà l'impact du langage sur nos propres vécus : en parlant (même intérieurement), nous posons des étiquettes sur les choses et nous nous écartons de nos vécus les plus intimes. Alors ne disons-nous quelque chose du réel qu'en le manquant ? Dire, est-ce toujours préjuger ? En d'autres termes, ce que nous visons à travers nos discours ne demeure-t-il pas nécessairement indicible ?